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Kronoscopie n.f. (du grec Χρόνος, personnification du Temps et σκοπεῖν, skopein, « observer, examiner »)

 

 

Un mot qui n’existe pas pour témoigner de vies qui n’existent plus. L’observation des marques du temps qui passe sur les bâtiments, les habitations, toute construction humaine abandonnée à la nature et aux éléments.

Les hommes bâtissent, habitent ou exploitent, puis disparaissent. Leurs ouvrages s’évanouissent également, mais sur une échelle chronologique bien plus longue qui nous laisse le loisir d’observer leur lente et irrémédiable dissolution dans ce temps dont les marques deviennent alors si graphiques, si palpables, et tellement photogéniques.

 

Ce projet me tient à coeur depuis de nombreuses années : je suis fasciné par la notion même du temps qui passe (où plus justement de notre passage dans ces multiples instants présents) ainsi que des traces visibles de ce passage, principalement sur les constructions humaines. Jadis vivantes, dans le sens où elles étaient exploitées, habitées, leur abandon rend à mes yeux encore plus tangible l’activité qui les animait auparavant et qui n’est plus, cette vie d’un autre temps dont seules quelques vestiges subsistent et dont je suis le témoin.

Un étourdissant voyage immobile dans le temps où tout ce que je vois a été vu, tout ce que je touche a été touché par des êtres humains aujourd’hui effacés du monde des vivants.

 

Je cherche à témoigner de la vie passée de ces édifices ainsi que de leur mort, cette absence de vie désormais si palpable, si présente une fois à l’intérieur. Le vide d’un lieu qui fut habité, le silence d’un endroit autrefois bruyant me fascinent et m’impressionnent – au premier sens du terme – autrement plus que si rien n’avait changé.

Parcourir ces lieux devenus monuments, pénétrer dans un bâtiment abandonné, encore encombré par ses machines, ses meubles, ou peut-être animé de quelques soubresauts de vie dans des objets éparpillés de la vie quotidienne d’alors, des vêtements, des jouets, me lie à leur mémoire, à leur histoire et aux histoires de ceux qui leur sont attachés. Le seul témoignage de leur absence, tel qu’un silence assourdissant, une vitre cassée, des ronces qui s’infiltrent sous une porte gondolée, des coulures d’humidité sur un mur effrité ou un jouet cassé et abandonné sur le sol me laisse une impression émotionnelle et parfois même physique de leur passage.

L’impression d’entrer silencieusement dans une bulle de passé, entendre de nouveau résonner les rires, les discussions, capter le souvenir de cette multitude oubliée, de cette agitation qui n’est plus, de ces atmosphères pétrifiées, figées sous une surface de poussière, de moisissure ou de rouille, me mêler aux âmes disparues. Autant de ponts temporels établis entre cet « alors » et mon « maintenant », et à chaque fois toujours cette même passerelle fragile et infranchissable entre le passé et le présent au bout de laquelle je me tiens pour observer l’autre extrémité disparaître un peu plus loin à chaque seconde, et imaginer.

Je cherche ainsi à me faire le relai de ce lien avec le passé en impressionnant à mon tour mon capteur numérique, du mieux que je peux.

 

Mon rapport au temps est extrêmement complexe, la photographie en est une preuve, l’exploration urbaine une conséquence.

 

Je m’efforce de rendre ces clichés aussi émotionnellement chargés que possible, ou du moins que le lieu m’est apparu. J’espère pouvoir susciter un sentiment équivalent chez le spectateur, ne serait-ce qu’un court instant, et le faire voyager dans le temps, dans les mémoires multiples de ces êtres qui ont vécu entre ces murs décrépis, habité sous ces toits effondrés, travaillé à ces monstres mécaniques rouillés, éprouvé joies et tristesses en berçant ce poupon oublié.